Les ingrédients qui font débat
D'abord, comprendre : comment fonctionne un cosmétique ?
Un cosmétique, c’est une formule complexe qui mélange plusieurs types d’ingrédients : des actifs (ce qui agit sur la peau), des conservateurs (ce qui empêche le produit de se dégrader), des émulsifiants (ce qui mélange eau et huile), des parfums et des colorants.
Le problème ne vient pas toujours des actifs eux-mêmes, mais souvent de tout ce qui entoure la formule les conservateurs, les stabilisants, les parfums synthétiques dont le rôle est purement technique, et dont l’innocuité à long terme est parfois discutée.
La peau n’est pas une barrière imperméable. Elle absorbe une partie de ce qu’on lui applique, surtout au niveau des muqueuses, des aisselles, du cuir chevelu et des zones fraîchement épilées. C’est ce qu’on appelle la voie percutanée et c’est précisément pourquoi la composition de nos cosmétiques mérite attention.
Les ingrédients qui font débat
Les parabènes
Les parabènes (méthylparaben, propylparaben, butylparaben…) sont des conservateurs utilisés depuis des décennies dans les crèmes, shampoings, lotions et maquillages. Leur rôle : empêcher la prolifération bactérienne dans les formules.
Le problème ? Ils sont classés perturbateurs endocriniens suspectés. Ils imitent les œstrogènes et peuvent interférer avec le système hormonal, notamment chez les femmes et les enfants. En 2014, l’Union Européenne a interdit 5 parabènes à longues chaînes dans les cosmétiques. Les autres restent autorisés, mais à des doses encadrées.
Ce qu’on sait : des parabènes ont été retrouvés dans des tissus mammaires humains dans plusieurs études. Ce qu’on ne sait pas encore avec certitude : le lien direct de causalité avec certaines pathologies.
Les sulfates (SLS et SLES)
Le Sodium Lauryl Sulfate et le Sodium Laureth Sulfate sont les agents moussants les plus utilisés dans les gels douche, shampoings et dentifrices. Ce sont eux qui créent cette mousse abondante qu’on associe à la propreté.
Or, cette mousse a un coût : les sulfates détruisent le film hydrolipidique naturel de la peau cette barrière protectrice que notre corps met des heures à reconstituer. Résultat : peau sèche, irritée, qui « tire ». Sur le cuir chevelu, ils peuvent agresser les follicules pileux et aggraver les pellicules.
Pour les peaux sensibles, atopiques ou sujettes à l’eczéma, les sulfates sont souvent le premier ennemi à éliminer.
Les phtalates
Moins connus du grand public, les phtalates sont des plastifiants utilisés dans les parfums, vernis à ongles et certains produits coiffants pour fixer la formule et prolonger la tenue du parfum.
Ils font partie des perturbateurs endocriniens les mieux documentés. Plusieurs études les associent à des troubles de la fertilité, des perturbations hormonales et des effets sur le développement du fœtus. L’Union Européenne en a interdit plusieurs, mais certains restent présents dans des produits vendus légalement.
Les silicones
Les silicones (diméthicone, cyclopentasiloxane…) donnent cette sensation de peau douce et soyeuse immédiatement après application. On les retrouve dans les crèmes, les sérums, les produits coiffants et le maquillage.
Leur effet est purement occlusif et cosmétique : ils créent un film sur la peau, masquent les imperfections, donnent l’illusion d’une peau lisse. Mais ils n’hydratent pas, ne nourrissent pas, et peuvent à terme boucher les pores et créer une dépendance la peau, incapable de respirer, produit plus de sébum.
Par ailleurs, les silicones ne sont pas biodégradables. Ils s’accumulent dans les eaux et les sédiments marins un problème environnemental croissant.
Les parfums synthétiques
Sur une étiquette, le mot « parfum » ou « fragrance » peut cacher jusqu’à 200 molécules chimiques différentes. La réglementation européenne n’oblige pas les fabricants à détailler la composition d’un parfum, considéré comme un secret de fabrication.
Parmi ces molécules : des allergènes connus, des perturbateurs endocriniens potentiels, des irritants cutanés. Les parfums sont la première cause de réaction allergique aux cosmétiques en Europe.
L’aluminium dans les déodorants
Le débat sur les sels d’aluminium dans les déodorants et anti-transpirants dure depuis plus de 20 ans. Ces composés bouchent temporairement les canaux sudoripares pour bloquer la transpiration.
Des études ont détecté de l’aluminium dans des tissus mammaires, à des concentrations plus élevées dans les quadrants proches des aisselles. Le lien avec le cancer du sein reste à ce jour non prouvé scientifiquement, mais suffisamment discuté pour que l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) recommande de limiter l’exposition, notamment chez les femmes enceintes et après épilation.
Les chiffres qui font réfléchir
- Une femme utilise en moyenne 12 produits cosmétiques par jour, ce qui représente une exposition quotidienne à plus de 168 ingrédients chimiques différents. (Source : Environmental Working Group)
- Les cosmétiques représentent la deuxième source d’exposition aux perturbateurs endocriniens après l’alimentation.
- En Europe, 1 300 substances sont interdites dans les cosmétiques. Aux États-Unis, ce chiffre tombe à… 11. Ce qui signifie que des produits légaux outre-Atlantique sont interdits en Europe.
- La peau du nourrisson est 5 fois plus perméable que celle d’un adulte. Les produits appliqués sur les bébés pénètrent donc bien plus facilement dans l’organisme.
- Selon une étude de l’INSERM, 20% des femmes enceintes sont exposées à des niveaux préoccupants de perturbateurs endocriniens via leurs cosmétiques quotidiens.
Faut-il tout jeter ? La vérité nuancée
Non. Et c’est important de le dire.
La toxicologie repose sur un principe fondamental : c’est la dose qui fait le poison. La plupart des ingrédients controversés sont présents dans les cosmétiques à des concentrations très faibles, encadrées par des réglementations strictes en Europe.
Le vrai problème, ce n’est pas un produit isolé c’est l’effet cocktail : l’accumulation quotidienne, sur des années, de petites doses de plusieurs substances différentes. Un phénomène que la science commence seulement à étudier sérieusement, et pour lequel nous n’avons pas encore de réponses définitives.
Ce que les experts s’accordent à dire :
- Les femmes enceintes et les nourrissons sont les populations les plus vulnérables et doivent être particulièrement vigilantes
- Réduire le nombre de produits utilisés réduit mécaniquement l’exposition
- Lire les étiquettes est un premier pas concret et accessible à tous
- Les certifications COSMOS, Ecocert, Nature & Progrès offrent des garanties sérieuses sur la composition
Comment lire une étiquette cosmétique ?
Les ingrédients sont listés par ordre décroissant de concentration (norme INCI). Les premiers ingrédients représentent la majeure partie du produit.
Les mots à repérer et à questionner :
- Paraben (methylparaben, propylparaben…) → conservateur perturbateur endocrinien suspecté
- Sodium Lauryl/Laureth Sulfate → agent moussant irritant
- Fragrance / Parfum → composition non détaillée, allergènes potentiels
- Dimethicone, Cyclopentasiloxane → silicone occlusif
- PEG (polyéthylène glycol) → émulsifiant qui peut augmenter la perméabilité cutanée
- Aluminum chlorohydrate → sel d’aluminium anti-transpirant
- BHA / BHT → conservateurs perturbateurs endocriniens suspectés
Les applications utiles pour scanner vos produits :
- INCI Beauty . analyse la composition INCI de vos cosmétiques
- Yuka . scan produits alimentaires et cosmétiques
- Open Beauty Facts . base de données collaborative et transparente
En conclusion
La cosmétique conventionnelle n’est pas l’ennemi. Mais l’ignorance, elle, peut l’être. Comprendre ce qu’on applique sur sa peau et sur la peau de ses enfants est un acte de conscience, pas de paranoïa.
Le mouvement vers des cosmétiques plus naturels, plus simples, avec moins d’ingrédients, n’est pas une mode passagère. C’est une réponse logique à des décennies de formules de plus en plus complexes, dont on commence seulement à mesurer les effets cumulés.
Moins d’ingrédients. Des ingrédients que l’on comprend. Des ingrédients que la nature a mis des millénaires à concevoir. C’est peut-être aussi simple que ça.
Sources :
— Environmental Working Group (EWG) (Skin Deep Database)
— ANSES (Rapport sur les perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques)
— INSERM (Études sur l’exposition aux perturbateurs endocriniens pendant la grossesse)
— Règlement européen CE n°1223/2009 sur les produits cosmétiques
— Union Européenne (Liste des substances interdites en cosmétique)